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También la lluvia, de Icíar Bollaín (7 janvier 2011)

by anonymous

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Lui, c’est Daniel (Juan Carlos Aduviri), alias Hatuey, « primer rebelde de América » selon la légende dorée cubaine, dont on sait qu’elle n’a rien à envier à celle de Voragine, l’hagiographe chrétien qui nourrit l’imagination de bon nombre d’artistes de la Renaissance, à commencer par celle de Piero della Francesca (1416-1492) pour sa Légende de la Vraie Croix dans la chapelle Bacci de la basilique Saint-François d’Arezzo, en Italie. Du fabuleux destin d’un simple bout de bois…


También la cruz


Un film dans le film, donc… En pleine guerre de l’eau… D’emblée, También la lluvia, en plantant la croix du Christ dans la Judée bolivienne – aux environs de Cochabamba –, campe le décor : il ne faut pas oublier que c’est au nom du Christ que ces gens-là, il y a cinq siècles, ont fait ces choses-là (massacrer les peuplades qui vivaient paisiblement sur leurs terres avant l’arrivée des Espagnols), même si le personnage de Bartolomé de Las Casas et celui d’Antonio de Montesinos seront là pour en quelque sorte sauver l’honneur de la chrétienté. Sauf que le tournage va rencontrer pas mal d’obstacles… Et notamment un de taille : l’eau.
L’eau est vitale, le cinéma est accessoire(s).
Et c’est pourquoi Daniel n’hésite pas à se jeter dans la fosse aux lions…


Sacré Piero… La scène, tout à coup, prend une autre dimension… Il faut imaginer le Bartolomé de Las Casas de l’époque en train de prier dans sa chapelle… Notre Père qui êtes aux cieux, si vous saviez… 


También la plata


Je lis dans le rapport 2010 de l’AED (Aide à l’Église en détresse), pour la Bolivie : « [...] En plus de ces menaces à l’encontre des biens de l’Église, il y a eu des attaques contre les personnes, comme celle subie par Mgr Tito Solari [archevêque de Cochabamba], agressé en pleine place publique de Cochabamba, simplement parce qu’il était prêtre. Ses agresseurs ont menacé de le lyncher, faisant allusion à sa qualité de citoyen étranger et criant qu’on leur restitue l’or que l’Église a volé il y a 500 ans. »
Tiens, comme c’est bizarre, c’est un peu ce dont traite le film, « l’or que l’Église a volé il y a 500 ans »… On n’aime pas les étrangers à Cochabamba ? Tous des traficants ? Christianophobie ? A-t-on oublié Antonio de Montesinos, la « voix qui crie dans le désert » ? Ou plutôt dans le Chapare ? 
Dans un communiqué du 18 novembre 2010, l’archevêque s'inquiétait d’« avionetas » qui sifflent sur nos têtes, tels des moustiques, à la nuit tombée (vidéo)… Evo Morales, quant à lui, y a vu un complot de la « derecha internacional  »… Des drones impérialistes en mission de reconnaissance, bien sûr ! 


También la « ricotta » 


Je ne peux m’empêcher de penser à La Ricotta  (Le Fromage blanc), de Pasolini (1963). Ce bon larron de Stracci (Mario Cipriani) qu’on oublie sur la Croix, en plein cagnard, à la fin du tournage d’une énième Passion du Christ (par Orson Welles lui-même), à l’instar de Daniel dans También la lluvia, que les flics viennent chercher après la scène du bûcher… Le cinéma s’en lave les mains, du Christ, de Hatuey, même s’il ne jure que par des Christ et des Hatuey pour faire son beurre. Mais cela, on le savait déjà. On sent bien que También la lluvia  n’a pas pour ambition de dénoncer le cynisme des marchands du temple, ou de nous dessiller les yeux, à nous les spectateurs, vis-à-vis de tous les succédanés de Mission (1986) – un peu le paragon du genre –, films gorgés de bons sentiments qui ne mènent nulle part, sinon à mettre tout le monde d’accord, à guichets fermés, sur ce qu’on savait déjà, à savoir que l’histoire de l’humanité, ça n’est pas du joli-joli, et que certains en ont fait les frais plus que d’autres. Mais alors quoi ? Peut-on filmer dans un pays pauvre, ex-conquête coloniale de surcroît, en évitant l’écueil d’une sorte de postcolonialisme qui cherche à se racheter une bonne conscience, c’est un peu ça la question, et elle est très embarrassante. Après tout, ils sont quand même en train de délocaliser, là… C’est pas très social, tout ça. Il fallait donc inventer une soupape de déculpabilisation afin de déculpabiliser la mauvaise conscience consciente de sa fausse bonne conscience.


También la lucha


Il fallait donc montrer que, même si la conquête du Nouveau Monde appartient au passé (c’est-à-dire, d’une certaine manière, à la mythologie du cinéma), l’histoire se répète et que les luttes d’aujourd’hui sont la preuve que rien n’a changé : les « Indiens » sont toujours dans la misère, soumis au bon vouloir des puissances d’argent. À partir de là, le film sur Bartolomé de Las Casas apparaîtrait presque comme une vanité,  un caprice d’artiste – sauf à constituer une sorte d’année zéro de la catastrophe, un fil rouge – au regard du combat légitime que mène en marge du tournage Daniel à la tête de son peuple, tel un nouvel Hatuey, pour empêcher la privatisation du service public de l’eau au profit d’une multinationale américaine. También la lluvia peut alors pousser son dispositif d’autocritique jusqu’à ses ultimes conséquences et se solidariser du peuple bolivien, pourrait-on croire, mais il n'en est rien. La guerre de l’eau, en effet, authentique fait historique qui prend sa source à Cochabamba en 2000, « desencadenó una ola de revueltas que se extendería hasta 2006, cuando Evo Morales llegó al poder » (Mery Vaca, BBC Mundo, 14 janvier 2011). Qu’en est-il aujourd’hui ? Une superproduction espagnole, También la lluvia, et un acteur aymara providentiel, Juan Carlos Aduviri, qui, « gracias a su actuación en la película española, pudo darse el lujo de comprar una computadora con un paquete de edición y, cómo no, un televisor para mirar, al menos, dos películas cada día » (idem). Y cómo no! La lutte continue, tout comme.

 
También el Che 


On sait qu’Ernesto Guevara, dit le Che (1928-1967), aurait pu mourir de sa belle mort à Cuba, avec femme et enfants, en bon petit père de famille rangé des voitures, mais il a préféré remettre le couvert en Bolivie, où il sera capturé puis froidement exécuté dès le lendemain, un 9 octobre, à La Higuera (Santa Cruz), avant que son corps ne soit exposé, tel un nouveau Christ, aux larmes amères de la population. C’est ainsi qu’une nouvelle aube («  un nuevo amanecer ») allait se lever sur l’Amérique latine : l’espoir révolutionnaire.
Gabriel García Bernal s’est collé au personnage dans Diarios de motocicleta (2004), campant un étudiant en médecine pour qui ce grand voyage de jeunesse à travers le continent sud-américain sera l’occasion d’une prise de conscience décisive, à laquelle sa vocation de médecin des pauvres ne résistera pas. Étrange décision, tout de même, que celle qui consiste à troquer le stéthoscope pour le fusil automatique ! Sans doute a-t-il retiré de son périple, après mûre réflexion, qu’il valait mieux s’attaquer à la racine du mal – la cause de la souffrance – plutôt qu’à la souffrance elle-même.

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